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Avant l’Aube

avril 10, 2015 Laisser un commentaire

 » … J’irais bien visiter la crypte !  »

J’adore ma promenade nocturne. Les rues sont désertes, hormis quelques chiens errants, ou quelques chats partis en quête de nourriture. Même les quelques noctambules qu’il m’arrive de croiser ne me remarquent pas.

Ce soir, l’air est frais et sec, et la Lune presque pleine répand généreusement sa clarté. Le village en acquiert un aspect étrange, différent de celui que donne le simple éclairage public. Pas un souffle de vent ne vient agiter les arbustes qui bordent la petite place. Les bancs déserts attendent en vain ; personne ne viendra cette nuit.

Un gros chat roux me jette un regard presque dédaigneux :  » qu’est-ce que cet humain peut bien encore faire ici ? C’est l’heure des chats, pas celle des hommes !  » Sans attendre de réponse à sa question muette, il reprend sa route vers les anciens jardins. Tous les invisibles du jour vaquent à leurs occupations, en quête de nourriture ou de compagnie, à l’affût d’une proie, ou regardent simplement passer leur seule distraction de la nuit.

L’église est toute proche. Un miaulement amical attire mon attention. « Salut, toi ! » Apparemment, Noir-de-Jais m’attendait. Il m’accompagne parfois, quand bien même je n’ai aucune nourriture à lui proposer. Peut-être s’amuse-t-il de ma présence, ou tente-t-il de comprendre ce que je peux bien rechercher. Je l’imagine assez bien en discuter avec ses semblables. Parfois, j’essaie d’imiter ses miaulements ou ses claquements de langue pour attirer son attention, et invariablement, il me regarde avec amusement, comme si j’étais en voyage linguistique et que mon vocabulaire était trop limité, ou mon accent trop grossier pour le natif qu’il est.

Ce soir, il a décidé de s’approcher pour me saluer d’un coup de tête en ronronnant, mais il se loupe et tombe sur le côté après une demi-cabriole.

« Tu sais très bien que tu n’y arriveras pas », lui dis-je dans un éclat de rire, « Allez, viens, on va visiter cette église. Cette nuit, la lumière doit y être très particulière, tu ne crois pas ? »

Le portail est fermé, ainsi que son portillon, mais j’entre quand même. Noir-de-Jais ne m’a pas suivi. Peut-être m’attendra-t-il quelque temps dehors, à moins qu’il ne décide de faire comme ses semblables. Quelques personnes sont installées sur les bancs, face au chœur. Je suis toujours aussi surpris de constater qu’après tout ce temps, on s’accroche à ce point à des rituels, mais qui suis-je pour juger, moi qui suis si attaché à mes sorties à pas d’heures ? Leurs vaines prières sont, après tout, assez semblables à mes promenades et mes discussions avec le sieur chat.

La pâle lueur du jour naissant modifie l’apparence des choses, et les priants perdent de leur consistance avant de disparaître peu à peu.

 » C’est toujours surprenant, n’est-ce pas ? « .

Je me retourne vers la voix, décontenancé par cette intrusion dans ma réflexion.

 » Qu’est-ce qui est surprenant ?

– Qu’ils s’en aillent, répond le prêtre, et que vous, vous restiez, pardi !

– Ce ne sont que des rémanents, des images, des ombres !

– Certes, mais ça leur donne tout de même une existance, non ?

– Peut-être bien.

– Après tout, si cela vous rassure …

– De quoi aurais-je à me rassurer ? Je ne suis pas comme eux !

– Nous sommes tous comme eux ! » , assure alors le moine en levant l’index.

Sur ce, l’homme devient lui aussi moins tangible.

 » Nous devons partir, maintenant !

– Et si je décidais de rester ?

– Peu probable, mais quand bien même …  »

Sa voix se perd dans le néant tandis que les bancs, l’autel, le chœur et l’église tout entière disparaissent à leur tour, comme une brume au soleil levant, et laissent place à leurs propres ruines.

« Dommage, …

… j’irais bien visiter la crypte !  » »

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Réveil

janvier 6, 2015 2 commentaires

Il commence à la connaître. Depuis le temps qu’il se trouve ici, il a pu étudier chacune de ses actions, chacune de ses intonations lorsqu’elle s’adresse à l’un ou l’autre de ses compagnons d’infortune. Elle est toujours aussi autoritaire et toujours aussi exempte d’empathie. Quel contraste avec l’image d’un ange qu’elle donne à ses futures victimes ! Une fille très propre sur elle, habillée avec goût, et cette petite voix presque angélique si bien assortie à ses yeux enjôleurs !

Comme tant d’autres, il est tombé dans son piège, et doit maintenant rester ici à attendre une fin aussi hypothétique que peut l’être sa libération. À plusieurs reprises, il s’est approché d’elle autant qu’il a pu sans qu’elle s’en aperçoive. Leur relation est si étrange. Prisonnier il ne sait où, l’âme et le corps en l’entière possession de sa geôlière, il a refusé de céder à la panique et au désespoir, et s’est, au contraire, accroché à son espoir de s’évader.

Lorsqu’elle est distraite, ou trop concentrée sur sa tâche, il parvient à se hisser à son niveau de perception. Il voit par ses yeux, entend par ses oreilles, et pourrait même agir par son entremise s’il le voulait. Cela annihilerait cependant toute possibilité de fuir et de retrouver sa vie d’avant.

Depuis qu’il parvient à faire ce tour de passe-passe, à s’inviter à la lisière de son esprit, il a compris son but. Ce n’est au fond qu’une malheureuse comme lui, assujettie à quelque parasite de l’esprit humain. Elle capture ses proies et les assujettit avant d’en extraire toute l’énergie qu’elle y trouve, et dont seule une partie lui est destinée. L’immense majorité de sa moisson est destinée à son maître.

Voici donc ses deux seules alternatives. Se soumettre définitivement, abdiquer et patienter jusqu’à n’être plus rien, ou devenir comme elle, un voleur d’âmes jusqu’à redevenir trop inhumain pour contenter le maître et disparaître à son tour. Vu le temps et l’énergie dépensés par sa geôlière pour parvenir à ses fins, accepter cette transformation ne le mènerait nulle part, et jamais il ne trouverait quelque issue de secours.

Non, il vaut mieux suivre le plan, éviter d’attirer l’attention, se fondre dans la masse anonyme et observer. Pourtant, un jour, elle le découvrira à nouveau, et qui sait ce dont elle sera alors capable. Peut-être pourrait-il la corrompre et la détourner de ses activités. Elle subirait alors probablement un sort pire que le sien. Il n’y gagnerait rien d’autre qu’une profonde satisfaction. Perdu pour perdu…

Soudain, une onde de colère balaie tout sur son passage, et il s’en faut de peu pour qu’il soit balayé et projeté dans le néant. Ce qu’il craignait le plus vient d’arriver. Il est pris. La tension dans son esprit augmente tandis qu’une douleur incommensurable s’empare de lui. Ainsi, les rétorsions ont débuté. Trop concentrée sur son déversement de colère et de douleur, elle a à peine le temps de se rendre compte. Dans un ultime effort, poussé par le désespoir, cet être ridicule a pris le contrôle, et elle se trouve à son tour prise dans le flot dévastateur qu’elle a déclenché.

 » Pitié, supplie-t-elle, arrêtez ça !
Si je pouvais… et qui me dit que vous n’en profiteriez pas pour reprendre votre place ?
Vous pensez avoir remporté la victoire, mais votre nouvelle place n’est guerre enviable. Vous n’êtes pas plus libre qu’avant.
Je fais cesser vos tourments si vous promettez…
Je promets tout ce que vous voulez, mais de grâce… « 

Sa supplique se transforme en un cri. Le nouveau geôlier stoppe alors le déchaînement de fureur et la prévient qu’elle n’aura pas de seconde chance. Il a désormais un contrôle total sur la voleuse, du moins pour un temps. Il ne l’avait pas prévu, mais il a également accès à toute sa mémoire, depuis ses premiers souvenirs, après sa capture il y a des décennies, et jusqu’à ce renversement de situation.

C’est avec étonnement qu’il constate qu’elle était bien au fait de ses agissements, et qu’en réalité, elle espérait qu’il trouverait une brèche dans le système, et qu’elle pourrait s’en servir pour se libérer, elle, sans jamais avoir pensé un instant qu’il aurait osé l’affronter.

Il retrouve immédiatement l’information qu’il espérait obtenir depuis très longtemps. Des machines ! Ce sont des machines qui les asservissent. Il suffit de libérer suffisamment de leurs victimes pour les affaiblir et s’enfuir. C’est très simplement qu’il actionne les mécanismes, libérant l’un après l’autre une multitude de ses semblables.

Une nouvelle présence se fait connaître, menaçante et furieuse.

 » Non, pas lui! Il va nous reprendre !
Plus vite, bon sang, Plus vite !
Vous n’aurez jamais le temps.
Je n’y arriverai pas seul. Instruisez les autres gardiens, et libérez-les dès qu’ils auront fait leur part. « 

Enfin libéré de ses entraves, l’homme tombe à genoux. La sortie, trouver la sortie. Il se redresse avec peine et parcourt les couloirs en évitant de piétiner tous ceux qui, trop faibles ou trop épouvantés, ne se remettront jamais de leur captivité.

Un visage lui apparaît. En le voyant, elle tente de se protéger, pensant qu’il va la frapper, mais il l’aide à se relever, la tire par la main et se fraye un passage.

 » La lumière, vite ! Par là ! « 

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L’assistante

octobre 11, 2013 Laisser un commentaire

Mélanie observait le manège de tous ces hommes et femmes présents ce soir. Depuis le temps qu’elle servait le Conseiller Hyll, elle avait appris à connaitre les signes. Il allait se passer quelque chose, aussi assurément que son propre destin était lié à celui de son mentor. Sous son égide, la jeune femme avait progressé sans renâcler devant l’effort, et avait étendu ses capacités intellectuelles et physiques bien au delà de ce qu’elle aurait pu imaginer lors de leur rencontre. Le conseiller profitait en retour du confort matériel qu’elle lui apportait. Il s’était au fil du temps opéré comme une osmose entre les deux êtres. Osmose certes partielle, vu que si lui lisait en elle comme en un livre ouvert, et percevait le moindre changement d’état d’esprit, il ne lui laissait en revanche qu’une vue limitée de son propre cheminement intellectuel et qu’une toute petite partie de ses projets. Peu à peu, Mel en était certaine, il s’ouvrirait de plus en plus, au fur et à mesure de l’expérience et des années qu’elle accumulerait à son service.

L’assemblée arrivait par groupes de plusieurs délégués, mais les gorilles au service du Conseil n’en laissèrent entrer que deux par cartel. Les autres seraient retenus à bord de véhicules de transport et ne seraient relâchés qu’une fois l’assemblée terminée et dissoute. Les nettoyeurs des cartels furent, l’un après l’autre, éliminés sans pitié. Les rétorsions viendraient plus tard ; chaque chose en son temps.

Chaque partie observait, jaugeait, évaluait les autres, souvent avec suspicion, parfois avec une haine non dissimulée. Pendant cette attente, des groupes se formaient suivant les affinités, les accords ou les alliances, pour la plupart de circonstance. Les inimitiés apparaissaient très clairement, mais certains délégués jouaient les intermédiaires pour les négociations de dernière minute. L’ensemble se stabilisa très vite dans l’attente de connaitre les raisons de leur convocation. Une assemblée générale des délégués des cartels, provoquée par le Conseil de la Guilde sans passer par le Directoire n’était pas un événement inédit, et si quelques-uns des barons de l’industrie et de la finance n’avaient missionné que des cadres de second ordre, la majorité tel Elie Mac Gills, s’étaient déplacés en personne, accompagnés d’un garde du corps. Mélanie s’approcha de l’entrée de la salle pour observer de plus près.

Le Conseiller Hyll choisit de faire son entrée en scène au moment où la tension devenait presque physiquement palpable, rendant les plus faibles prévisibles, presque transparents, et les plus aguerris plus déterminés que jamais. A n’en pas douter, quelques-uns ne quitteraient pas cette pièce en toute intégrité, mais c’était un risque à courir. Mélanie s’effaça pour laisser passer son maître. Elle resterait en arrière pour observer et le prévenir de tout débordement. En progressant vers le cœur de l’assemblée, Hyll fixa quelques instants chaque personne, s’assurant qu’il aurait toute l’attention requise et qu’aucun ne tenterait quoi que ce soit d’insensé. Lorsqu’il enleva son manteau, quelques-uns sourirent en découvrant son apparence malingre, presque famélique, mais ces sourires se figèrent et disparurent immédiatement devant l’air impitoyable du Conseiller de la Guilde. Il n’y aurait rien à craindre d’eux tant qu’ils ne seraient pas submergés par la peur ou la colère, mais autant les impressionner dès maintenant. Les plus dangereux étaient ceux qui avaient su rester impassibles. Ceux-là savaient que les apparences ne comptent pas, et qu’ils avaient affaire à un adversaire largement capable de les surpasser en cas d’affrontement direct.

Mac Gills observait la scène sans mot dire en ne laissant rien paraitre de ses intentions ni de ses émotions, s’il était capable d’en éprouver. Froid, calculateur, déterminé et implacable, il était le vrai chef de file des grandes familles, même si volontairement, il ne s’était jamais placé en position d’être élu à la tête du Directoire. Agir dans l’ombre était dans ses manières, et il préférait utiliser les autres comme fusibles si cela s’avérait nécessaire. Ayant eu souvent à faire avec la Guilde, il avait appris à composer, discuter, tergiverser, et même s’il n’avait eu que de très rares fois gain de cause lors d’arbitrages, il avait su en quelques décennies, mettre à profit chaque opportunité pour transformer la petite entreprise familiale de sous-traitance en une très grosse multinationale dans les transports, l’armement et le médical, le plaçant à la tête d’un véritable empire. Il se serait bien vu s’étendre vers l’aéronautique et le spatial, mais ces créneaux étaient gérés de main de maitre par la famille Putnam, dont les appuis apportés par le dirigeant européen expliquaient en grande partie l’impossibilité d’une prise de contrôle par qui que ce soit.

Le Conseiller prit enfin la parole. Sa voix aigüe au vu de l’autorité qu’il détenait portait suffisamment pour que nul ne puisse prétendre ne pas l’avoir entendu, encore moins l’ignorer. Le prix à payer aurait été beaucoup trop élevé pour que le jeu en vaille la chandelle. L’annonce était fort simple, si simple qu’elle aurait pu être communiquée directement aux dirigeants du Directoire, mais le Conseil voulait frapper les esprits et, en cas de nécessité, procéder à une démonstration de force. Le partage des pouvoirs resterait inchangé, mais chaque partie verrait sa participation aux projets du Conseil revue à la hausse, sans qu’ils puissent en tirer profit à court ou moyen terme. Pour terminer, le vieux continent resterait clos, même si le conflit armé qui l’agitait depuis une décennie et demi touchait probablement à sa fin.

Comme prévu, les récriminations fusèrent, augmentant dans l’assemblée la fracture entre partisans et opposants au Conseil. Alors qu’une partie de l’assistance, probablement moins concernée, se tenait à l’écart, les protestations se muèrent bientôt en attaques verbales, puis en agression physique. Quelqu’un sortit une arme et en visa le Conseiller, avant de tomber raide mort, abattu sans doute par un vigile embusqué. Lorsque plusieurs autres tentèrent de l’immobiliser, Hyll contre-attaqua, et élimina ses agresseurs, non sans prendre quelques coups. La rixe terminée, trois cadavres gisaient au sol, tandis que plusieurs gardes du corps se tenaient les côtes en tentant de reprendre leur souffle, ou soutenaient comme ils pouvaient leurs membres fracturés.

Elie Mac Gills jugea le moment opportun pour agir, et tenta à son tour d’abattre le conseiller avant qu’il ne reprenne son assise. Avant que Mel n’eût le temps de prévenir Hyll, ce dernier fut devant le délégué et, d’une technique imparable lui brisa le poignet en lui retirant son arme des mains. « Il suffit! », cria-t-il avec un ton qui ne cachait rien de ses intentions à l’encontre de ses opposants. Il tenait Mac Gills à sa merci et n’hésiterait pas à presser la détente. Un simple geste suffirait pour couper la tête pensante du Directoire, mais dans ce cas le Conseil aurait à patienter avant de détecter le nouvel homme fort et de le mettre au pas. S’il l’épargnait, l’avertissement resterait cependant des plus clairs: le Conseiller exigeait une soumission totale. Sa détermination semblait rendre sa voix moins aigüe, et  sa posture lui donnait un peu de volume. Il poursuivit : « Suivez cet homme dans ses projets, et vous serez éliminés! Par moi ou par d’autres, qu’importe !  » Après une courte pause mise à profit pour scruter les délégués, il reprit: « Bien, Monsieur Mac Gills, j’ose espérer avoir toute votre attention. Avez-vous l’intention de poursuivre votre folie, ou bien vous acceptez-vous notre autorité? Pensez-vous avoir votre compte de cadavres pour ce soir ?  »

Le dirigeant regarda le canon de l’arme pointée sur son front en feignant une mine déconfite et désemparée. Il n’avait que quelques secondes, au mieux une demi-minute pour se soumettre ou jouer son va-tout. Il temporisa: « Abdiquer ou mourir… C’est choisir entre la peste et le choléra, ne trouvez-vous pas ? » Sa décision prise, un sourire narquois aux lèvres, il regarda avec dédain la créature famélique qui le menaçait. Mélanie vit à peine la lame jaillir de la manche de Mac Gills, et le conseiller eut à peine le temps de s’écarter. Une détonation retentit, et un jet incandescent accompagna le projectile qui emporta le haut du visage et l’arrière du crâne de Elie Mac Gills, projetant le tout plusieurs mètres en arrière. Mel considéra avec dégoût le cadavre agité de spasmes nerveux. Un autre délégué évité de justesse par le tir, dont la veste et le visage étaient barbouillés de sang et de matière grise, était incapable de réagir, paralysé à l’idée de subir le même sort. « D’autres volontaires ? », suggéra le Conseiller. « Bien, Mr Reid, dit-il en pointant du doigt l’intéressé, vous remplacerez Monsieur Mac Gills, et rendrez compte à sa place auprès de vos employeurs. Maintenant que tout est réglé, dehors ! Déguerpissez tous, autant que vous êtes !  »

Mel jugea qu’ils s’en étaient tirés à bon compte. La nouvelle leçon apprise ce soir pourrait lui être un jour très utile. Les délégués partis, le conseiller laissa Mélanie effacer toute trace de l’assemblée. Deux gorilles restés jusque là hors de l’arène apportèrent le matériel de nettoyage. En une heure, les cadavres auraient disparu, et il n’en resterait qu’une bouillie non-identifiable. Toute trace de sang et de lutte aurait été effacée, et une large quantité d’explosifs incendiaires détruirait le bâtiment jusqu’aux fondations lorsque Mélanie déclencherait les détonateurs, une fois à bonne distance.

La tension de l’affrontement reflua très vite, et la jeune femme ressentit une vive douleur. Portant la main sur son flanc, elle perçut une tiédeur moite. Elle ne s’y faisait toujours pas, et se reprocha d’être encore surprise après tout ce temps. « Evidemment! », lança-t-elle à haute voix en avisant dans sa main le calibre encore chaud et barbouillé du sang de Mac Gills.

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Un ange

septembre 23, 2013 Laisser un commentaire

Pourquoi l’ai-je laissée m’aborder? Recroquevillé quelque-part dans cet endroit sans limite, j’attends. C’est tout ce que je peux faire, hormis tenter de trouver une réponse à mes questions, et une solution pour me sortir de ce mauvais pas.

Aucune lumière ne me parvient, si bien que j’ai perdu tout sens de l’orientation. Les seuls sons qui me parviennent sont les plaintes et les cris de désespoir de mes compagnons d’infortune en passe de sombrer dans la folie, ou ayant déjà sombré depuis longtemps.

Après quelques temps de résistance, de rébellion, d’appels et de récriminations, j’ai déambulé, tentant en vain de découvrir une issue. Incapable de trouver qui que ce soit, n’obtenant aucune réponse à mes appels, j’ai fini par me résigner à attendre quelque improbable occasion.

Et toujours cette présence, à la limite de mes perceptions. Tout en vaquant à ses occupations, elle garde un oeil attentif sur mes semblables et moi, au cas où l’un ou l’autre tenterait de reprendre le dessus et parviendrait malgré tout à recouvrer sa liberté.

Même si je parvenais à lui échapper, je n’oublierai jamais ce moment déjà si lointain où elle m’a abordé.

« Monsieur, s’il vous plaît? ».

Je me suis laissé prendre, j’imagine comme tous les autres, sans voir le piège se refermer. Son air angélique et ses bonne manières ont tout fait, sans qu’elle n’ait eu à forcer son talent.

Lui répondre fut ma première erreur. « Je peux vous aider, ma demoiselle ? » J’eûs mille fois mieux fait de l’ignorer et de continuer mon chemin, mais subjugué par ce petit bout de femme au regard espiègle, je la laissai approcher.

« Je voudrais… », répondit-elle de sa petite voix d’ange tout en posant la main sur mon poignet.

Permettre ce contact fut probablement la dernière erreur de ma vie, mais trop heureux de humer son parfum et de me perdre dans ses grands yeux, je la laissai s’avancer encore, me penchant même vers elle, jusqu’à ce que son visage touche presque le mien.

Toute velléité de résistance fut définitivement abolie lorsqu’elle glissa son autre main sur ma nuque en me susurant lentement à l’oreille « Je veux ton âme! »

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Non, pas elle! Dehors! Disparais!

juillet 12, 2013 2 commentaires

« Salut, je peux entrer? »

Non! Pas ça, pas elle, pas maintenant! Je croyais pourtant en être débarrassé. Quel naïf je fais!

Elle n’attend même pas que je réponde, mais force le passage et prend possession des lieux. Qu’importe où je suis, quelle heure il est, elle est sans pitié et prend immédiatement ses aises.

 » Mais non! Dehors! J’ai dit que je ne voulais plus te voir. Tu es bouchée ou bien c’est trop dur à comprendre? Je t’ai dit de dégager! DE-HORS!
– Tu me déçois, depuis le temps qu’on se connaît, tu ne vas tout de même pas me jeter comme ça non? Tu vaux mieux que ça, je pense…
– Depuis le temps qu’on se connaît? Parlons-en, ça fait trente ans que tu m’emmerdes, que tu t’invites sans prévenir, et quand tu repars tout est sens dessus-dessous ici. Trente ans que tu me pourris la vie, à tout chambouler à chaque visite!
– Mais tu sais que j’ai besoin de toi, je n’existerais pas sans toi.
– Ne joue pas là dessus! Surtout pas! Justement, fais comme si je n’existais pas, et disparais parce qu’avec toi dans les parages, c’est moi qui n’existe plus. En plus tu es souvent très mal accompagnée. Tu brouilles tout, tu obscurcis tout, tu prends toute la lumière et tout l’espace, tu t’arranges pour que je n’ai plus que toi en tête et au final je n’y vois plus rien. Je n’arrive même plus à réfléchir, tu te rends compte? Allez, casse-toi avant que ça ne dégénère! »

Quelle sans gêne! Venir sans crier gare, s’installer comme à l’hôtel, et s’offusquer d’être mal accueillie. Elle me gonfle cette conne!

 » Mais tu sais bien que je ne reste jamais longtemps, quelques jours au plus…
– Apprends à compter! La dernière fois tu as squatté pendant presque trois semaines. Tu imagines ce que c’est de t’avoir tout le temps dans les pattes? Tu te rends compte du bordel que tu mets et de la foire que tu laisses en partant?
– Arrête de râler un peu! De toute façon tu ne vas pas voir très longtemps que je suis là vu que tu vas prendre un médoc et dormir
– Dormir avec toi dans le coin? Mais c’est n’importe-quoi! Achète-toi un cerveau bien à toi pour une fois! Comment veux-tu que je dorme, ou même que je me repose avec le raffut que tu fais? Et le « médoc » ne fait que rendre les choses un peu moins insupportables. Je peux toujours me faire un film et m’imaginer qu’il te fera disparaître par miracle, sait-on jamais…
– Arrête tes conneries, je fais partie de toi tu le sais bien. Sans moi tu ne serais pas le même, tu serais …
– Sans toi je serais bien mieux!
– Sans moi tu serais fadasse, sans relief, sans imagination et sans intérêt!
– Je t’ai dit d’arrêter. Pour la dernière fois, fiche-moi la paix. Je dois dormir, je travaille demain. Et tâche d’être partie avant que je ne me lève, sinon je te jure que je vais faire tout le nécessaire pour que tu disparaisses définitivement, quitte à y laisser des plumes. »

Elle fait la maligne, tente d’attirer mon attention, mais je l’ignore avant que sa présence ne devienne résolument insupportable. Il est presque trop tard. Je me sers un verre d’eau, et sors du tiroir la boite de paracétamol. Deux fois cinq cent milligrammes, ça devrait aider à temporiser, et pour le cas où ça ne suffirait pas, j’emporte le reste pour la nuit.

Saloperie de migraine!

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Un dernier, avant la retraite

mars 28, 2013 Laisser un commentaire

Quel merdier! De toute sa carrière Igor n’a jamais connu ça. Pas à ce point du moins. Plusieurs fois il a réussi à tirer son épingle du jeu en consentant une remise, ou en renonçant à facturer la prestation, mais cette fois-ci c’est le bouquet. Avec le temps et l’expérience, il a acquis une renommée sans pareille dans le milieu: très cher, mais froid, appliqué, méthodique, calculateur, efficace, au final des prestations d’un très bon rapport qualité prix. Maintenant que son client principal lui en veut à mort, il doit réellement disparaitre du marché et prendre sa retraite. Loin, très loin si possible.

Bien sur, ce dernier dossier a été traité comme les autres, et le résultat a été net et sans bavure, comme d’habitude. Igor se revoit en position, allongé sur le toit de l’immeuble, immobile sous la couverture de camouflage, attendant depuis des jours que la cible passe à portée de tir sous de bonnes conditions météo: vent très faible, température de dix-huit degrés celcius, humidité réduite. La gachette à peine effleurée, les trois coups sont partis l’un après l’autre presque sans bruit grace au silencieux, alors que les détonations des trois leurres soniques se sont fait entendre à une demi seconde d’intervalle dans la zone de sa victime, brouillant les pistes que les enquêteurs suivraient.  Touché deux fois en pleine poitrine et une fois à la tête, la victime s’est écroulée sans même se rendre compte que sa vie s’est arrêtée là. Les projectiles en matière organique de conception personnelle et maintenus à très basse température dans le fusil mis au point et construit par Igor, ont déjà commencé à se réchauffer et à se diluer dans le corps de la victime.

Igor n’aurait pas dû annoncer son intention de raccrocher après cet ultime cas, mais il ne supporte plus ce métier; malgré la passion de la technique et du travail bien fait, prendre des vies lui est devenu insupportable. Il aurait dû se douter que son commanditaire ne le laisserait pas partir, et que si même une prime supplémentaire ne pouvait pas le retenir, ils essaieraient de se débarrasser de lui. Un cas classique en somme: éviter les risques de délation au cas où le futur retraité se fait prendre.

Alors qu’il avait prévu de patienter quelques jours, dissimulé dans une armoire électrique factice, il a dû immédiatement déguerpir. Quelqu’un de très bien informé ou de très malin a dû découvrir sa position, et l’a désigné du doigt en criant « Ça venait de là haut! ». Un piège grossier mais efficace.

Sans paniquer, Igor a vidé les conteneurs cryogéniques du fusil un peu plus loin, puis démonté et rangé dans la valise son matériel avec tout le soin de l’artisan fier de son métier et de ses outils, avant d’entrer dans le bâtiment et de se rendre dans sa chambre, trois étages plus bas à l’opposé de la rue. Deux heures plus tard, il est descendu à la réception et comme un touriste normal a réglé sa note, puis est parti récupérer sa voiture au second sous-sol du garage. Après s’être assuré comme à l’habitude que le véhicule n’était pas piégé, il a démarré, puis remonté les deux niveaux avant de rejoindre la rue et d’entreprendre le trajet vers l’aéroport, hors de la ville.

Quelques blocs plus loin, au feu rouge, Igor n’a eu que le temps de se baisser avant que plusieurs rafales n’explosent le pare-brise de la voiture de location et ne transforment l’appuie-tête et le haut du siège en une chose informe. La seule issue, écraser l’accélérateur, n’a été qu’un réflexe. Après deux chocs rapprochés, le « jeune retraité » s’est redressé et a continué sur sa lancée alors qu’une nouvelle salve heurtait le flanc gauche du véhicule. Un bref coup d’oeil a alors confirmé ses craintes: plusieurs véhicules l’ont pris en chasse; le premier le rattraperait facilement. Malgré toutes ses manoeuvres pour les semer tout en évitant de percuter les passants ou d’autres véhicules, un choc violent l’a bientôt plaqué contre ce qui restait du siège, et a projeté sa voiture contre la première d’une file en stationnement. Après un demi-tonneau et un attérissage sur le toit, l’épave de la berline a glissé sur une vingtaine de mètres avant de s’immobiliser.

« Quel merdier », pense à nouveau Igor, surpris de s’en tirer à si bon compte. Pas le temps de réfléchir, l’ancien tueur à gages devenu la proie de ses pairs se glisse à l’arrière, ouvre la portière à coups de pieds, puis s’extrait avant de se diriger vers la ruelle la plus proche. Il se retourne et abat ses poursuivants les plus proches  avant de s’engouffrer dans la ruelle, profitant que les autres chasseurs se sont mis à l’abri. Il a au moins gagné une minute ou deux.

Une fois rejointe une des rues piétonnes, dissimulé au milieu de la foule, Igor joue les flanneurs, s’arrêtant souvent devant une boutique pour vérifier d’un coup d’oeil qu’il n’est pas suivi. S’éloignant peu à peu des lieux de l’accident et de la victime de son dernier contrat, il patiente, attendant l’heure de son plan B, celle du départ du train dans lequel il a réservé une place vers la capitale du pays voisin.

Alors qu’il longe une ruelle un peu sombre, une détonation le surprend, immédiatement suivie d’un choc et d’une série de décharges électriques de haute intensité. Igor tente quelques instants de résister à la douleur, mais s’écroule. Bizarrement, il ouvre bientôt les yeux, surpris et inquiet. Il ne peut plus bouger et ne ressent plus son corps hormis une douleur générale et intense. Celui qui lui a tiré dessus ne fait pas partie des poursuivants de tout-à-l’heure; ceux-là l’auraient abattu sans autre forme de procès. Un homme est accroupi devant lui, l’air satisfait, et lui montre son insigne de police. Agé d’une petite soixantaine d’année, les cheveux gris, la barbe courte et proprement taillée, les yeux cachés derrière d’épaisses lunettes noires. Il a l’air d’avoir de l’expérience dans son métier. Plus qu’Igor dans le sien, vu le résultat.

« Le dernier avant la retraite, je ne pouvais pas te laisser partir quand-même! Salut i-gore! Attention, identification, entrée en service, spécialités, j’attends! »

Qu’on l’arrête ou qu’on l’abatte comme le tueur à gage qu’il a été, passe encore, mais là …

… Igor ignore ce que l’homme veut dire. Pourtant, comme atteint d’une soudaine schizophrénie, il s’entend répondre, en même temps qu’il se remémore tous ces détails de sa vie, auxquels il avait alors choisi de n’accorder aucune importance:

« Reçu. I-Gore mk III phase quatre, numéro de série 20130625-045, entrée en service 14 Août 2013, spécialités: techniques d’interrogatoire, infiltration, maniement d’armes et explosifs, élimination physique des problèmes.
– Le dernier modèle, dis donc! Pseudo personnalité et tout le tremblement… pas étonnant si j’ai eu un doute à ton sujet quand les détecteurs t’ont signalé. Maintenant, I-Gore! Attention, mise hors service, j’attends! « 

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Comme un arrière-goût…

septembre 30, 2012 2 commentaires

Je n’ai pas assez dormi, comme chacune des nuits qui se sont succédées depuis plusieurs semaines. Pourtant, je suis en pleine forme.

Quel contraste avec ces derniers jours! J’étais tenaillé par la faim, exténué après toutes ces nuits qui ne m’apportaient ni repos ni réel sommeil. Maladroit, titubant parfois, j’étais comme errant dans les limbes, attendant quelque événement funeste.

Ma faim s’est maintenant perdue quelque part, au hasard de mes pérégrinations oniriques. Ce rêve désormais récurrent a dû m’agiter outre mesure car chaque mouvement est presque douloureux. Ceci dit, je me sens bien, très bien même. J’adore cette sensation: je suis en pleine forme, rassasié, vivant, ouvert au monde, prêt à l’affronter.

Ce songe était cette fois-ci encore plus vif, plus réaliste, plus entraînant qu’à l’habitude, mais aussi empli d’encore plus d’odeurs, de couleurs et de lumière. J’y parcours une forêt, sous la lumière froide des étoiles et de la lune, dans l’air vif et revigorant de cette nuit du début de l’automne. L’instinct pleinement éveillé, chaque sens en alerte, attentif à l’instant présent, je suis prêt.

Un clocher, pourtant éloigné, là-bas, au coeur de la cité des hommes, s’éveille quelques secondes et perturbe par sa litanie mon paysage sonore, me rendant provisoirement incapable de ressentir chaque détail des environs. J’attends patiemment de recouvrer toutes mes perceptions, puis reprends mon parcours.

Je ne suis pas seul dans cette forêt. Les animaux nocturnes me sont maintenant familiers, mais ils ne comptent pas. Mon but est tout autre, et ils n’en font pas partie. Je sais que d’autres de mes semblables sont également de sortie, recherchant avidement leur pitance. Je les touche presque, par leurs bruissements et leurs effluves apportés par le vent. Je change d’itinéraire pour les éviter; j’aurai plus d’opportunités en restant seul.

D’autres sensations attirent bientôt mon attention: la surprise, puis la crainte. Je perçois maintenant… oui… la peur de quelque être égaré dans un territoire qui n’est pas le sien. Un mouvement au loin attire mon attention; la partie commence. Ma proie sait que je la traque, elle sent le danger, elle sait que son destin est désormais presque scellé et qu’elle ne devra son salut qu’à la fuite. Aiguillé par la faim, je hâte le pas, trotte bientôt, cours parfois, ne m’arrêtant que pour être certain d’être toujours sur la bonne piste.

A l’issue d’une longue poursuite, je m’arrête à l’orée de la forêt. Je la vois, pâle créature courant à travers la clairière pour tenter de s’échapper. Je m’étonne de ne détecter aucune concurrence dans les environs. Pourtant, je ne suis probablement pas le seul à suivre sa trace; d’autres me discuteront sûrement ce repas, mais je suis prêt à éteindre leur convoitise de la manière la plus brutale qui soit, quitte à ensuite également les dévorer en partie et en laisser les restes à la vue et à l’odorat de tous, pour l’exemple.

Je piaffe quelques instants, humant une dernière fois l’odeur enivrante de ma proie. Laissant enfin l’ivresse de la chasse m’envahir, je laisse échapper un grognement, puis un hurlement primal avant de me lancer à découvert. Après lui avoir laissé quelques instants encore croire en sa chance, je rattrape rapidement la petite chose, et la déséquilibre d’un coup brutal avant de l’immobiliser.

Un rapide coup d’oeil sur les environs ne révèle aucune présence, aucune contestation quant-à la légitimité de ma prise. Je m’en saisis à pleine gueule, l’étouffe et lui brise les os tout en la lacérant de mes griffes. La vie s’en va en quelques instants; je ne suis pas un monstre et j’ai bien fait les choses. Son coeur, son foie font une bonne entrée en matière avant de dévorer sa chair et de m’abreuver de son sang. J’en perds toute perception du monde et du temps…

L’odeur du café tout juste passé me ramène au présent. Je me sers une tasse, bois quelques gorgées. Il est bizarre, ce café; je le trouve bien différent, à moins que ça ne vienne de moi… Cela me rappelle quelque-chose, comme…

Comme un arrière goût de …

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